Malgré ces études en philosophie à l’Université de McGill, et malgré ce que l’on attend de vous et du cinéma iranien à l’international, vous n’avez pas fait le choix de faire des films intellectuels. Le petit-fils d’Ebrahim Golestan, le géant du cinéma et de la littérature iranienne, Mani Haghighi a tous les atouts pour choisir un parcours typique d’un cinéaste iranien que le monde entier pourrait admirer. Mais il a choisi un autre chemin : les films thriller, policier, même satirique. Pourquoi ce choix ?

« Si je veux être honnête, c’est ce genre de cinéma qui m’a choisi, et pas l’inverse. Je n’ai pas décidé de faire ce genre de film. Je suis tout autant surpris que vous », me répond-il. « Quand je commence un projet, à chaque fois, je me pose la même question que vous. Je me dis, par exemple, c’est tellement bizarre que je sois en train de réaliser une comédie policière sur les assassinats en série (les assassinats politiques des années 1990 en Iran)». Il se laisse emporter par l’idée. C’est tout.

Pourtant, il ne cache pas sa critique envers la répétition des clichés sur le cinéma sociétal-réaliste iranien. « Je m’ennuie de répéter ce genre de clichés et être ennuyeux, c’est la chose la plus effrayante pour moi dans la vie. » 

À la différence de l’esthétique du cinéma réaliste-social iranien, dans le cinéma de Mani Haghighi, les couleurs sont vives. Les scènes se déroulent en pleine journée, voire à midi un jour d’été, quand il fait chaud à Téhéran. Mais pas dans l’après-midi en automne. L’esthétique de Mani Haghighi ne suit visiblement pas les mêmes codes qui sont connus du cinéma de son pays.  « Mon esthétique repose sur ce principe : il ne faut pas que vous vous ennuyiez. Je trouve que l’un des éléments clés du cinéma réaliste iranien c’est l’ennui. Tout en étant des films de qualité, [le réalisateur] à l’intention de vous montrer l’ennui. C’est parce que l’Iran est un pays ennuyant à leurs yeux. Un pays dans lequel tout le monde est mal à l’aise et énervé. Donc on voit les couleurs grises, tout est bordélique, les maisons et les murs sont sombres, en brun ou en gris ». Alors il n’a pas choisi ce chemin. La reproduction de cette atmosphère ne l’intéresse guère.

Mais il n’est pas ingrat envers ses prédécesseurs. Tout au contraire. Il pense que le chemin parcouru par les géants du cinéma de son pays a donné la possibilité à sa génération de passer à autre chose, tout en profitant de la richesse de cet héritage. Pour sa part, il est très optimiste au sujet de l’avenir du cinéma iranien. « Le cinéma de Haöku de Kiarostami est terminé avec sa mort. Personne ne serait capable de créer des films avec une telle beauté particulière comme les siens. Or, on a besoin de la nouveauté et de créativité. La différence c’est que la génération de Kiarostami a commencé de zéro. Mais nous, nous avons la chance de profiter de leurs héritages. »

Pourtant, il pointe le doigt vers les « Occidentaux », vers leur marché, mais aussi vers leur « conscience culpabilisée ». Concernant le marché, il est évident que le réalisme-sociétal iranien est un cas réussi dans le cinéma international. Donc pour un réalisateur iranien qui veut mieux réussir, il est cohérent de s’y investir davantage. « C’est un cas assuré. Ils répondent à un certain besoin qui existe ici [en Occident et particulièrement en Europe] vis-à-vis de la société iranienne. » C’est peut-être l’esprit philosophique du jeune réalisateur qui surgit quand il analyse le comportement des « élites » du cinéma du monde à l’égard de l’Iran. « La société contemporaine occidentale nous demande, en tant que Iranien et Iranienne, que nous parlions de nos douleurs. Or, on ne parle que de ça [dans notre cinéma]. En conséquence, l’image dont nous propageons de notre vie iranienne est limitée à nos douleurs et cela me paraît comique. » C’est pourtant ce qui rend l’Iran exotique aux yeux des Occidentaux. On dirait un enfer où tout le monde meurt tous les jours. « Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de douleur en Iran. Mais [dans ce regard exotique] on ne se rend pas compte qu’il existe de la joie, des scènes de mariages, des fêtes, des anniversaires. » Il existe pourtant en Iran comme un peu partout, de la mort, de la censure, de la pression. Mais Mani Haghighi arrive à ridiculiser ce genre de situations qui peuvent paraître tragiques.  

Dans son analyse critique, il va plus loin. « L’intellectuel occidental se sent profondément coupable à l’égard des pays anciennement réprimés ou colonisés par l’Occident. Il se croit redevable envers nous.» Pour le cinéaste iranien, ce sentiment n’est que dans la continuité de la pensée coloniale. Ces gentils gens qui, « pour calmer leur conscience, cherchent à apaiser nos douleurs » afin de rattraper quelque chose qui existe dans leur histoire. Dans sa manière poétique à critiquer ses confrères il ne manque pas de lancer des métaphores piquantes. « Ce genre d’Occidentaux ont besoin de soigner nos cicatrices avec de petits pansements. Des cicatrices faites, en grande partie, par eux-mêmes. Alors qu’est-ce que nous faisons à ce moment-là ? Nous nous montrons de plus en plus blessés pour qu’ils viennent nous soigner. » Quelqu’un qui cherche à soigner autrui, et d’autres qui cherchent à être soignés, c’est un cercle vicieux.

Il n’y a rien de bizarre à cela. C’est même très normal. C’est l’humain. Mais le problème, d’après Mani Haghighi, c’est qu’il contribue à la création d’un cycle à cause duquel on ne sera plus capable de voir ce qui existe en dehors. « Moi je veux sortir de ce cycle vicieux. Parfois, avec mes films un peu comiques, je me trouve face aux deux parties [soignante et soignée] qui me disent ‘hé ! pourquoi tu perturbes notre plan’ ».

Le terme « film iranien » est devenu une marque. Il impose à un réalisateur iranien certains critères rigides. Il l’oriente vers des cadres prédéfinis par un « marché ». Pour le réalisateur de Pig et du Valley of stars, ce genre de réalisateurs produisent pour leurs « acheteurs » qui se trouvent en Occident mais pas en Iran.  L’acheteur de l’image dont l’actuel cinéma sociétal iranien insiste à propager, n’est que l’Occident. C’est tout le contraire d’un certain Abbas Kiarostami. Pour les beaux yeux de cet acheteur, il faut montrer les douleurs. Il faut être sombre, modeste, poétique, lyrique, comme un haïku. « Je peux vous lister davantage. », me dit-il. « Aujourd’hui, il y en des centaines qui font des films pareils, de très bonne qualité. Mais dès qu’on dépasse cette frontière, il y en a qui pense que tu as triché, voire trahi. Je m’amuse à dépasser ces limites. »