Couleurs à profusion, hard rock décapitant, cafards qui dansent et un cochon meurtrier, voici le seul film iranien qui peut vous mettre de bonne humeur.

Sac à dos plein de couleurs sur les épaules et vêtues d’un uniforme composé d’un manteau et d’un maghnaé – le fameux foulard/cagoule iranien – bleus foncés, des collégiennes filmées de dos marchent dans les trottoirs d’une ville bruyante, qui s’avère être Téhéran. Téléphones à la main, elles commentent la vie des célébrités qu’elles suivent sur les réseaux sociaux et prennent des selfies. Puis découvrent la tête d’un cadavre dans le caniveau. 

Voilà la scène d’ouverture de Pig, le dernier film de Mani Haghighi, un des cinéastes iraniens les plus talentueux et atypiques de sa génération. Si vous comptez voir un film sur un Iran gris, des femmes oppressées, de la pauvreté ou de la corruption, n’allez surtout pas voir Pig ! Car Haghighi, pour son septième film, propose ici un regard subtil et intelligent sur un univers à la fois gore, coloré, loufoque. Son histoire est celle d’un cinéaste célèbre interdit de tourner, sans savoir pourquoi, qui réalise des publicités musicales censées être euphoriques, pour des produits anti-cafards…

Hassan Kasmai, fan de Hard rock et fils à maman, ne supporte pas qu’un serial killer qui décapite les réalisateurs les uns après les autres ne s’intéresse pas à son cas. Haghighi exploite l’absurde et n’épargne personne. Il critique sans détour : d’abord le milieu cinématographique dans lequel il évolue lui-même, puis les services secrets, les réseaux sociaux, les activistes, et les Iraniens.

L’idée de départ du film vient d’un fait authentique extrêmement grave et tragique : les meurtres en série de plusieurs intellectuels qui émurent l’Iran dans les années 90. Le réalisateur a eu raison d’hésiter longtemps avant de décider de tourner ce sujet en dérision, car beaucoup d’Iraniens n’ont pas apprécié son humour noir, inédit dans le champ du cinéma iranien, partagé en général entre films socio-réels brillants d’un côté, dont le public français est très friand, et de l’autre comédie à grosses ficelles assez médiocres, dont les Iraniens raffolent. Un film intelligent sur un sujet sérieux qui provoque le rire a eu du mal à trouver sa propre couleur dans ce tableau en noir et blanc.

Le film développe ainsi une cascade d’allégories de sens, plus rocambolesques les unes que les autres, telle la décapitation de l’art (par qui ? on se le demande : la censure ? le mauvais goût du public ? les deux ?). On trouve aussi des femmes incarnées en cafards, dans une publicité tournée par Kasmai, ou même, lors d’un bal masqué, un domestique déguisé en Reza Shah, fondateur de la dernière dynastie royale. Autant de clins d’œil égrenés dans le film qui en font un ensemble à la fois comique, grotesque, mais profond.

Si Pig dessine un portrait assez rude de ses personnages, il n’hésite pas à leur témoigner en retour de la sympathie et de l’empathie. Ainsi les personnages les plus forts du film, les héro(oïne)s, sont les femmes : la fille et la femme du cinéaste qui font tout pour réparer ses bourdes, sa maitresse qui le sauve finalement en pénétrant le rêve de sa mère. Et sa mère: cette matriarche, qui manie le fusil si bien, demeure la figure forte du film, celle qui réconforte, et bouscule quand c’est nécessaire, celle qui entretient avec son fils un langage secret (le turc) et partage avec lui d’authentiques moments d’amour et de tendresse. Cette mère, Haghighi l’a créé affectueuse, pragmatique, et omniprésente, mais il ne l’a pas voulu castratrice. En cela cette figure féminine rayonne, tout en nuances, et tellement belle.

Le film se clos sur elle, fusil de Sattar Khan –héro turque [azéri] de la révolution constitutionnelle iranienne- à la main, venant de sauver la vie de son fils chéri. « Quelle bande de cons ! », dit-elle face caméra en une dernière réplique, ultime provocation, moquerie, invitation (?) à nous interroger sur la manière dont nous investissons le monde d’aujourd’hui.

Pig
Khook
de Mani Haghighi
Avec : Hasan Majuni (Hasan Kasmai), Leila Hatami (Shiva Mohajer), Leili Rashidi (Goli), Parinaz Izadyar (Annie), Siamak Ansari (Homayoun), Ainaz Azarhoush (Alma), Ali Bagheri (Azemat), Mina Jafarzadeh (Jeyran), Ali Mosaffa (Sohrab Saidi)
Iran, 2018.
Durée : 108 min
Sortie en salles (France) : 5 décembre 2018
Sortie France du DVD : 16 avril 2019
Format : 1,85 – Couleur
Langue : persan – Sous-titres : français.

Éditeur : Épicentre Films
Bonus : Entretien avec le réalisateur Mani Haghighi