Rana, une jeune actrice de théâtre, une femme fière, assez froide et intelligente, vit avec son mari, Emad, charmant enseignant de littérature au lycée et également acteur. Le film s’ouvre sur un lit double, vide, à moitié défait, un canapé, une table, des chaises…nous sommes dans un décor de théâtre, sans bruits ni acteurs. Ceux-ci, on les trouvera dans la scène suivante : un appartement s’écroule, des hommes et des femmes courent dans les escaliers, ils crient, ils s’entraident. Rana et Emad sont parmi eux.

Asghar Farhadi nous a habitués à nous méfier des apparences et à chercher, au-delà, des indices partout, à chaque instant. Il tient là encore sa promesse avec son septième long métrage. Ces indices, évidents ou cachés, sont semés sur le chemin d’interprétation du spectateur, qui dès les premières scènes pressent qu’une tranquille vie de couple va être bouleversée, fissurée, détruite (?), comme les murs et les vitres de cet immeuble, dont le fondement n’était pas assez solide pour en supporter le poids. Le drame est lié à l’intrusion, l’agression, le viol (jamais avoué dans le film) par un client d’une ancienne locataire de l’appartement conjugal, une prostituée.

Celle-ci, tabou omniprésent dans le récit mais non incarnée à l’écran, est figurée par son personnage jumeau, dans la pièce de théâtre d’Arthur Miller que jouent Rana et Emad : Mort d’un commis voyageur. Une mise en abîme qui féconde constamment le film de Farhadi, où rien n’est laissé au hasard. Dans un double-jeu où tout fait sens, le cinéaste cisèle son œuvre, du moindre élément de mise en scène à l’écriture quasi maniaque de dialogues en résonnance permanente: c’est une lampe de la salle de bain qui pète (plus tard l’endroit de l’agression), une carte bancaire qu’on ne trouve pas (plus tard Rana prend de l’argent dans l’armoire ignorant que c’est à son agresseur), Emad jouant au théâtre un commis voyageur âgé (l’agresseur était un vieux vendeur ambulant)…

On peut continuer ainsi à énumérer sans fin les liens qui se croisent en dedans du film, qui tissent son écosystème de sens. Mais l’abîme ne s’arrête pas là : une prostituée censée être nue sur les planches apparaîtra habillée sur la scène (ce qui fera pouffer de rire son partenaire de jeu). Le tabou féminin n’est jamais présenté à l’écran qu’à travers des robes décolletées et des chaussures à talons rangées dans une armoire, autant de clins d’œil habiles à une censure sévère dès qu’il s’agit de la représentation des femmes. La société iranienne est elle aussi dans les détails du film. Talon d’Achille du réalisateur ou touche de maître, cette grammaire cinématographique de Farhadi est si dense et si riche qu’elle continue d’agir à rebours, invitant à « relire » pour nous-même ce film aux mille facettes.