L’autrice d’un bestseller en Iran, Nasim Marashi commence à être connue aussi en Europe. Son livre, « L’automne est la dernière saison de l’année » est traduit en italien et en allemand, mais pas encore en français.

Pendant sa récente tournée d’environ un mois en Allemagne, elle a été invitée à plusieurs événements. En Italie aussi, elle a assisté à dix séances de dédicace de son roman fraîchement sorti en italien. « J’ai eu l’occasion d’échanger avec de nombreuses personnes. C’était vraiment intéressant et enrichissant pour moi. » me confie-t-elle.  « En Allemagne, lors du premier événement, j’ai lu une partie de mon roman. Une femme est venue vers moi et m’a demandé si j’ai été vraiment écrivaine en Iran : ‘Tu as écrit tout ça en Iran ? Les femmes ont le droit d’écrire en Iran ?!’ J’ai répondu : ‘Regardez-moi, je suis une femme iranienne et j’ai écrit un livre et je suis aujourd’hui présente devant vous, qu’y a-t-il d’étonnant dans tout ça ?’ » Nasim ne comprend pas encore pourquoi cette Allemande était si étonnée.

« Pour moi, en tant qu’écrivaine, c’était assez triste et désagréable de voir que les gens s’intéressaient rarement à mon livre. Au lieu de me poser des questions sur mon roman et ses personnages, on me parlait tout le temps de la politique interne de l’Iran, des conflits avec les États-Unis, de l’accord nucléaire ou d’Ahmadinejad ! »

Lors de sa tournée européenne, elle constate qu’il existe des priorités qui nous poussent à parler de ces sujets, mais pas de son travail littéraire. 

« Une fois à Palerme je me suis disputée avec une femme qui ne m’a posé que des questions sur le hijab en Iran. Il existe une obsession en Occident au sujet du voile et du hijab alors qu’il y d’autres sujets tout aussi importants en Iran pour les femmes. Dès qu’on parle des femmes iraniennes, on nous parle du voile, comme si on n’avait rien d’autre à faire ou à dire. »

Il y en a marre du misérabilisme

Face aux réactions récurrentes de même nature, elle s’interroge. Certaines de ces personnes accordent-elles réellement de l’importance à sa situation ou alors n’est-ce qu’une réaction vis-à-vis de leur propre vie ? « En fait, je pense que ça leur donne un certain sentiment de sécurité. Il se sentent peut-être mieux en se disant que les ‘gens dans certaines régions du monde sont tristes ou en difficulté’. Il ne faut pas oublier qu’ici aussi, en Europe, il existe plein de problèmes, certes d’une nature différente, mais les problèmes existent bien ».

Sa réflexion me rappelle l’entretien que nous avons eu récemment avec Mani Haghighi, réalisateur iranien pour qui, dans un langage plus offensif que sa compatriote, accuse un certain nombre d’intellectuels occidentaux qui « ont besoin de soigner nos cicatrices avec de petits pansements. Des cicatrices faites, en grande partie, par eux-mêmes. Alors qu’est-ce que nous faisons à ce moment-là ? Nous nous montrons de plus en plus blessés pour qu’ils viennent nous soigner. » Quelqu’un qui cherche à soigner autrui, et d’autres qui cherchent à être soignés, c’est un cercle vicieux. 

Nasim Marashi pour sa part trouve que les Iraniens ou d’autres peuples du monde ont beaucoup trop idéalisé l’Occident. « Je pense que cela nous donne nous aussi un certain sentiment de sécurité de se dire que ‘si ici, chez nous, tout se passe mal, ce n’est pas grave, je vais aller en Occident et là-bas tout ira mieux’. C’est une situation dangereuse pour tout le monde. Les Occidentaux ne doivent pas croire que tout est noir dans notre région et nous ne devons pas penser que l’Occident est le paradis sur terre. » Elle invite ses lecteurs à faire face à la complexité du monde.

Parcours combattant d’une romancière journaliste

Lisant ses romans et suivant ses arguments au sujet de l’immigration, je me suis intéressé à son parcours de jeune écrivaine de ma génération. « J’ai grandi à Ahvaz dans le sud du pays (sur les côtes du golfe Persique). Depuis toute petite j’avais envie d’être musicienne. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de faire de la musique à Ahvaz. » C’est la raison pour laquelle elle mit toute son énergie à réussir les concours d’entrée aux universités de Téhéran. Finalement, elle obtient une admission en génie mécanique. Ce qui lui donne la possibilité de se rapprocher de son rêve : « en même temps que mes études j’allais au conservatoire de Téhéran afin de devenir musicienne ».

Jusqu’ici, elle avait réalisé une première partie de son rêve. Mais il restait encore une étape : venir après en France pour continuer sa carrière de musicienne. « Depuis ma troisième année de génie mécanique j’ai donc commencé à apprendre le français. J’ai fait tout ce que je devais faire. »  En 2009, finalement, l’ambassade de France à Téhéran rejette sa demande de visa sans lui donner aucune explication. Tout ça en même temps que les événements du mouvement vert de 2009, le mouvement de contestation contre la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad. « Je travaillais dans un journal à l’époque pour gagner ma vie mais le journal a été fermé par les autorités iraniennes et c’est devenu vraiment très compliqué pour moi de continuer mon travail. Je n’avais vraiment plus rien pour gagner ma vie à cette époque. »

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Dans ce journal réformiste, la jeune Nasim Marashi s’occupait d’une chronique culturelle. C’est comme ça que petit à petit elle commence à écrire des récits et des fictions. « Au début, j’écrivais pour me calmer, pour ne pas penser à tous mes problèmes. Et c’est tout simplement comme ça que j’ai écrit mon premier roman qui a connu un certain succès. » Elle pensait à son immigration ratée. Visiblement, beaucoup de jeunes de la classe moyenne iranienne se sont retrouvés dans son roman.

« Je pense que beaucoup d’Iraniens ont pu se retrouver dans mon premier roman. Comme tu le sais, l’immigration est un sujet majeur dans la société iranienne et beaucoup de jeunes décident de quitter leur pays sous prétexte de continuer leurs études à l’étranger. Je pense que cette réalité a aidé au succès de mon livre. J’ai eu même un prix littéraire en Iran pour ce premier roman. Mais l’immigration n’est pas l’unique sujet. La déception qui existe en Iran depuis les élections de 2009 et les événements qui ont suivi était aussi un autre sujet de mon roman. »

Une trilogie sur l’immigration

Nés après la Révolution de 1979, nous avons tous vécu une longue guerre qui a façonné notre enfance : qui dit l’enfance, dit la vie. Après avoir écrit un scénario pour un film réalisé en 2014, Nasim Marashi sort dans la même année son deuxième roman « L’ébranchage ». Il porte sur la guerre mais aussi sur l’immigration qui va avec. « J’ai vécu la guerre. Mon enfance coïncidait avec la guerre Iran-Irak (1980-1988) et ma région natale est la plus touchée par ce long désastre. » Elle parle donc dans son deuxième roman d’une famille iranienne qui vit l’immigration dans un immense pays qui est l’Iran touché par la guerre.

Son troisième roman, sur lequel elle est en train d’effectuer ses recherches, sera aussi au sujet de l’immigration. « Je n’ai pas encore commencé l’écriture. L’idée serait de parler d’une famille de migrants qui se trouve dans un camp ici en Europe. Le personnage principal sera l’enfant de cette famille ». À la différence du deuxième dans lequel elle a abordé l’immigration interne, elle travaille actuellement sur l’immigration en Europe et particulièrement en France, en Italie et en Allemagne. « Je voudrais voir ce qui se passe une fois qu’on arrive ici. » Une fois qu’on est immigré et qu’on n’est plus migrant. Elle passe beaucoup de temps avec des personnes migrantes, des demandeurs d’asile et des personnes réfugiées. Grâce à ses longue recherches, entretiens et observations, elle sait parfaitement distinguer ces trois différentes situations.

 On peut dire qu’elle sera bientôt l’autrice d’une trilogie sur l’immigration. « Pour moi c’est très important de parler de ça. L’immigration est un choix. Mais une fois qu’on fait ce choix, tout change et rien ne sera comme avant ; pour le meilleur et pour le pire. »  

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