Mohammad Hassan Shahsavari – Tajrobeh |

Mohammad Hassan Shahsavari s’inscrit dans l’école des romanciers-journalistes qui a émergé dans l’Iran post-guerre des années 1990. Il représente une partie de la jeune génération de son pays, dite réformiste, engagée dans la critique des dirigeants tout en restant fidèle aux promesses populaires de la révolution de 1979. Durant ces quinze dernière années, Shahsavari a accompagné dans ses ateliers de roman un certain nombre de jeunes écrivains notamment des autrices iraniennes qui sont devenues à leur tour des écrivaines à grand succès dans le pays, comme Sara Salar, Ayda Moradi Ahani, Zahra Abdi et Nasim Marashi.

Une lecture politique des bestsellers des romancières iraniennes

En tant qu’un homme, lorsque j’ai lu les dix romans les plus vendus écrits par des femmes durant ces dernières années, je me suis dit sans étonnement : “oh, tout est à propos des pères”. Mais après plusieurs jours de réflexion et de relecture, je suis arrivé à une autre conclusion : “ooh !! tout est à propos du pouvoir politique. A propos du lien entre le bonheur et le pouvoir politique.”

J’ai lu trois romans littéraires, “L’automne est la dernière saison de l’année” de Nasim Marash, “Un guide pour mourir avec les plantes médicinales” de Atieh Attarzadeh et “Sans fin” de Zahra Abdi et également quatre autres romans grand public.

Le point en commun : la femme comme représentante des oubliés

Les huit romans que j’ai cités sont très différents les uns des autres, que ce soit les environnements ou les histoires. Mais on peut trouver un point commun entre toutes ces histoires : la femme incarne une classe oubliée par le pouvoir politique. Les héroïnes du roman de Nasim Marashi sont soit une journaliste qui a vu son journal fermer, soit une jeune fille qui pense à quitter le pays parce qu’elle se sent ignorée par la société. L’héroïne du roman d’Attarzadeh est une fille qui est enfermée chez elle par sa mère qui lui dit à longueur de temps qu’il n’y a rien de bon dehors. Dans le livre de Zahra Abdi, une des héroïnes a été virée de sa fac et a ensuite disparu dans la nature et l’autre a pu développer un lien avec les gens du pouvoir grâce auquel elle cherche à trouver son amie. Au passage, elle vit une révélation spirituelle qui l’amène à la maison de ses ancêtres. L’héroïne d’un autre roman, Hoze Firouzeh, est licenciée de son travail parce qu’elle est une femme et parce que la société donne raison à son mari, un homme drogué. Celle du Colocataire a perdu ses parents. Elle se trouve tellement dans le besoin, qu’elle conclut un contrat de cohabitation avec un vieux commerçant traditionnel en échange de son soutien. Tandis que dans l’histoire de Il faut m’inclure dans le jeu mac !, l’héroïne est une actrice qui a besoin d’entamer des relations charnelles avec des hommes afin de réussir sa carrière.

On peut donc voir que dans tous ces romans, les romans littéraires qui ont gagné des prix comme les romans grand public, la femme représente la voix silencieuse du pays. Une partie de la société, pas seulement les femmes, est totalement ignorée par le pouvoir en place. Dans les manuels scolaires, les émissions de radio et de télévision elle n’ont aucune place. Des millions d’entre elles ont quitté leur pays durant ces dernières années et on montre la voie aux autres.

Il n’est pas surprenant que toutes les héroïnes de ces huit romans sont soit sans père soit ayant des pères faibles ou peu présents. C’est la raison pour laquelle elles cherchent une protection à travers leurs amoureux et leurs amants. Bizarrement, en ce qui concerne le pouvoir et sa relation avec les femmes, les romans littéraires et grand public n’ont pas la même traitement. Cela-dit, le résultat est le même, le pouvoir ne baisse pas les bras.

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Dans les romans L’automne est la dernière saison de l’année, Un guide pour mourir avec les plantes médicinales et Sans fin, les héroïnes n’envisagent même pas de faire la paix avec le pouvoir. Et c’est pour cette raison que leur fin est sombre et tragique. Les femmes dans ces trois romans sont en relation avec des hommes qui eux-mêmes font partie des oubliés. L’un est un opposant politique qui quitte le pays par obligation et l’héroïne finit par se marier avec un autre homme qu’elle n’aime pas. Dans Un guide pour mourir avec les plantes médicinales, l’héroïne n’est intéressée par aucun homme autre que son père qui a abandonnée sa mère. Pourtant, le vecteur principal de son envie de changement est l’odeur d’un homme qu’elle a croisé dans un voyage à Kashan. Dans le roman Sans fin, l’héroïne tombe amoureuse d’un mollah qui se fait par la suite virer de l’université en raison de cet amour et dont on a aucune trace par la suite.

Dans les romans grand public contrairement aux romans littéraires, nous sommes face à une autre confrontation avec le pouvoir politique. A l’inverse des romans littéraires dans lesquels l’issue est dans la fuite, ici [dans les romans grand public] on incite à la liaison. Etrangement, aucune de ces héroïne ne fait le choix de partir et d’émigrer, tout contrairement aux romans littéraires. Donc si on ne cherche pas à quitter la patrie, il faut se compromettre avec le pouvoir dominant. Existe-t-il un envie de changement du pouvoir politique là-dedans ? N’est-ce pas le même élément de la culture iranienne dont on était tellement et toujours fiers ?

Pourquoi alors dans les récents romans grand public les héroïnes et les héros, majoritairement issue des oubliés et des marginalisés de la société iranienne, connaissent un happy ending alors que dans les années 1970 c’était tout l’inverse ? A cette époque probablement, en réaction d’un positivisme dicté par l’ancien régime, une fin tragique plaisait au public autant dans le cinéma que dans la littérature. On peut suivre la trace de cette tendance jusqu’à la fin des années 1990.

Etant donné le changement culturel du pays où l’individualisme et l’utilitarisme domine dans la société, progressivement, on observe une quasi disparition des fin tragiques dans les romans grand public au profit d’un happy ending notamment pour l’héroïne. Mais quelle serait une fin heureuse dans une société où le profit et l’utilité ont le dernier mot ? : le pouvoir et l’argent. Et qui les détient ? : les hommes ayant des liaisons profondes avec le pouvoir, autant dans le mode de vie que dans d’autres aspects de l’existence.

C’est donc pour cette raison que dans une telle société, les femmes n’ont d’autre solution que de s’allier et de nouer un lien fort avec ces hommes afin de réussir. Dans la plupart des romans mentionnés, les hommes sont soit des hauts fonctionnaires, soit liés directement ou indirectement au pouvoir.

Sans jeter l’éponge

La littérature féminine de l’Iran contient consciemment ou inconsciemment un message politique. Un message selon lequel le pouvoir politique continue son chemin sans une véritable volonté de changement. Ce message est clair dans les romans littéraires, et même dans les romans grand public où les femmes ont pu “réussir” leur vie : les hommes ne se remettent jamais en question et ne pensent jamais avec du recul. Ce sont les hommes dans ces romans qui changent moins que les femmes et qui évoluent moins que les femmes.