Les indices visuels de l’œuvre de chaque artiste est témoin d’un regard créatif qui donne à comprendre un monde de signes culturels sous-jacents. L’univers des œuvres de Mélodie Hojabr Sadat se compose d’éléments de la culture populaire, de héros mythiques de la Perse antique ainsi que de superhéros contemporains. D’un point de vue visuel, elle crée une composition dense et remplie avec beaucoup de détails.

La première fois que j’ai vu le travail de Mélodie, j’ai tout de suite pensé aux Miniatures orientales et plus précisément à un style de peinture iranien appelé l’école de peinture de café (Naghâshi Ghahveh-khâneh). Les deux styles se mettent en valeur par une surface débordante de détails narratifs. Mélodie, suivant les traces des miniatures persanes, applique une palette de couleurs vives, sans tonalité, saturée et une composition plate et sans perspective.

Mélodie Hojabr Sadat, Shine, 2013. Marker and pen. 21 x 30 cm.

Mais contrairement aux traditions classiques, elle associe les héros contemporains tels que Batman ou Gholamreza Takhti (le plus célèbre lutteur iranien) avec des héros mythiques anciens comme Rostam (héros de la Perse antique). À l’instar du Pop art des années 1960 intimement lié à l’esprit d’une époque, le style de Mélodie représente d’une manière narrative certaines icones de la vie contemporaine telles que les stars iraniennes, les intellectuels ou encore les artistes célèbres.

Ce sont des petits récits racontés dans chaque œuvre et leur relation intrinsèque immanente qui nous ramènent inlassablement vers la peinture de café. Celle-ci qui a vu le jour en Iran au 18e siècle, crée des liens formels et conceptuels entre les récits religieux et mythologiques. Les thèmes qui y sont illustrés sont en général littéraires, religieux, épiques ou folkloriques. En insérant des mots ou des phrases parodiques, Mélodie crée son univers satirique, ce qui n’est pas loin de nous rappeler les œuvres du grand peintre iranien, Ali Akbar Sadeghi (né 1937), le pionnier de ce style de composition. 

Mélodie Hojabr Sadat, Hope, 2014. Marker and pen on paper. 42  x 60 cm. ©Tropenmuseum, Amsterdam.

Certes, les icônes populaires et les motifs connus occupent une place importante dans les œuvres de Mélodie, néanmoins, peut-on affirmer que ce sont là, les mythes contemporains dont il est question ? D’autre part, peut-on envisager ces icônes comme des messages picturaux ? Roland Barthes mettant au jour la relation entre la version contemporaine des mythes et la représentation collective dans les sociétés modernes affirme que : « le mythe dans nos sociétés s’apparente dans la parole sociale sous la forme d’un message, d’un reflet, déterminé socialement, permettant aux sociétés contemporaines de renouer avec leur passé et de garantir la pérennité naturelle de leurs cultures »[1]. Ainsi, le mythe est présent partout sans qu’on y soit attentif ; il traverse nos vis par sa présence dans la publicité, la télévision, l’environnement urbain ou encore dans les dessins des artistes contemporains comme Mélodie. Alors on peut déduire que les conceptions des mythes modernes véhiculés par l’œuvre de l’artiste conduisent aux personnages, aux évènements et aux icônes tel que Batman dans une version occidentale et dans une version iranienne la tour Âzâdi de Téhéran (symbole de la ville), Forough Farrokhzad (jeune poétesse décédée) ou encore Hayedeh (chanteuse décédée connue pour être une diva iranienne). C’est ainsi que Mélodie met en scène certaines mémoires collectives qui font référence aux passés partagés des iraniens et vraisemblablement à une représentation du regret des temps disparus et des évènements passés. Ceux-ci dialoguent à la fois avec notre humour culturel mais aussi avec notre époque et le superflu ostentatoire qui nous entoure.

[1]. Nikos Kalampalikis. Représentations et mythes contemporains. Psychologie Société, 2002, pp.61-86.