Devant le grand miroir du vestibule de l’appartement, elle est là, face à son reflet… « Jonné man, attends, je fais une petite story puis un Snapchat… Boum, bim, c’est rapide et c’est fait. Voilà. J’ai eu beaucoup de « like » pour ma dernière photo ».  Selon sa mère, il est temps pour Asseman qu’elle parte pour la faculté. Mais Asseman en a décidé autrement. Non, elle n’ira pas à l’université aujourd’hui. Elle compte aller à une fête, khafan . Il neige à Téhéran. C’est le mois de janvier .

Asseman est née en 2000 après Google et n’a connu que les smartphones et le wifi. Comme beaucoup de ses amis, son existence a été marquée par des périodes d’instabilité financière provoquée par les sanctions. Elle a été baignée dans un climat où cohabitent informations et haines. Pourtant, ils connaissent l’euphorie des fêtes et des dépenses. Asseman et les amis de son âge sont audacieux et l’environnement digital qui les entourent est devenu une norme. Les filles ne craignent rien, ne se hâtent pas pour remettre leur foulard et le rangent bien souvent autour de leur cou. Quant aux garçons, ils ne cherchent pas à correspondre à « l’homme parfait », celui qui assure tout au long de sa vie les revenues de la famille. Ils n’ont ni vraiment la foi en politique et aux idées des différents partis ni le désir songeur de renverser le régime. 

Selon Asseman, « c’est une perte de temps ». La génération d’Asseman ne pense pas à faire une révolution, la peur ne les gagne plus face aux autorités comme celles de leur père et de l’inquiétude jugée « inutile » de leur mère.  Cette génération a une conviction intime, celle de penser uniquement à sa vie et à son avenir. Asseman en a marre de la mélancolie, de devoir penser aux parents et à la vie. « J’en ai marre de l’élitisme à l’iranienne qui bloque tout. Je ne comprends pas cet intellectualisme expiré. Il faut avancer. Je suis heureuse à Téhéran, ce n’est pas pour autant que je souhaite y rester toute ma vie,  les choses changent car nous sommes différents. Nous avons changé ». La génération d’Asseman cherche à se singulariser de manière tranchée. Bref Asseman est de la génération Z née entre 1995 et 2016 à l’ère des nouvelles technologies, cette génération dite Z représente près d’un tiers de la population iranienne et 30% de la population mondiale. 

Asseman est toujours en train de se regarder devant le miroir et joue avec un tout petit bouton apparu depuis le matin sur son front, « il m’énerve, surtout que je serai trop moche avec le foulard ». Elle porte des baskets Nike blanches, des leggings bien serrées grises avec quelques lignes plus foncées au niveau des hanches et une bande rose au niveau des chevilles. C’est également un legging de la marque Nike, son utilisation a été détournée depuis trois ou quatre ans en Iran. Aujourd’hui, c’est est un accessoire de mode dans les gardes de robe des Iraniennes. Asseman porte un sweat-shirt bleu foncé qui cache ses cuisses, puis un foulard en laine légère uni couleur rose pâle autour de son cou. Son banan transparent FILA autour sur se épaules, elle est belle et fraîche. Une fois la contemplation finie et la photo Instagram retouchée, les bons hashtags ont été repérés et ils sous-titrent la photo. Enfin la photo est postée. De ce pas, Asseman décide de prendre l’ascenseur du huitième étage de l’appartement situé dans le quartier central de Téhéran et de descendre au parking de l’immeuble pour prendre sa voiture et se rendre à la « fac ». Dans la voiture, la musique est au volume maximum et Asseman éclate de rire. Elle est d’humeur joyeuse. Les rues de Téhéran sont baignées de monde, il y a un embouteillage de fou. 

Asseman enchaîne une conduite rapide et virages serrés pour dépasser les voitures et gagner du temps. « Si c’était ma mère la conductrice, on y serait encore demain matin » dit-elle en riant. Elle est en ligne avec son père mais elle n’est pas attentive à sa tirade de recommandations : « fais attention, fais ceci, fais cela, concentres-toi sur tes examens Asseman, c’est important, attention à toi, conduis doucement, fais attention à ton hijab s’il te plaît car la police embarquera la voiture pour au moins trois semaines ». Elle raccroche, pressée par le temps , elle ne se présentera pas à la fac pour passer son examen. Elle paraît sereine… 

Pendant qu’elle soigne l’application de son rouge à lèvres devant le rétroviseur, quelqu’un à côté de la voiture lui fait une remarque : « Oh, fais attention à ton foulard ma petite ». Cette fois-ci, elle l’enlève complètement, le remplace par la capuche de son sweat et baisse la vitre de la voiture et lance :  bétoché akhé .  

Elle ne semble pas sensible aux frontières entre le masculin et le féminin. Elle se met à parler fort. Elle a un gilet militaire sur la banquette arrière de la voiture, un gilet comme celui des soldats iraniens pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak. Je me souviens très bien de ces images de soldats en uniforme qui passaient à la télévision. Elle ignore l’origine exacte de cette pièce de vêtement et se satisfait seulement de l’information suivante : ce n’est pas une veste occidentale. « C’est déjà énorme que cela ait appartenu aux Ajnabis. Un soldat est un soldat, encore mieux lorsqu’il s’agit d’une veste d’un soldat de la guerre Iran-Irak ». Mes sombres souvenirs de la guerre me font trembler, elle ignore tant cette histoire et celle de ces vêtements. « Nous n’avons pas encore tout étudié dans mon cours de defa-é mogadas…  » 

La mémoire vive de la guerre est lointaine pour Asseman et ses amis. C’est un temps de l’histoire qui est à présent à étudier, décortiquer, examiner, ausculter. C’est une histoire qu’il faut apprendre avant qu’elle chute dans les limbes de l’oubli. Elle est très jeune, elle ne connaît ni les vêtements militaires ni les bruits des bombardiers… 

Soulagées, nous quittons les autoroutes blindées de voitures de Téhéran. Asseman passe par des petites ruelles pour rejoindre la nationale qui nous conduit à l’extérieur de la ville en direction des montagnes. Il neige fort. Dans la voiture, Asseman rassure son petit  copain au téléphone de la sûreté de la route et affirme que conduire sous la neige est plutôt bahal que flippant. Puis c’est au tour de sa mère. Asseman coupe la musique et dit à sa mère : « Oui, oui, nous sommes à la fac. Le prof arrive un peu plus tard que prévu à cause de la neige ». 

Elle s’esclaffa de son habile ruse en désactivant le micro de son iPhone 10 et m’assure avec ces mots : « Tu sais, je ne mens pas. C’est pour les rassurer et qu’ils ne s’inquiètent pas ». Nous arrivons à Fasham, à 60 Km de Téhéran .Une maison avec une grande porte nous attend ainsi que de nombreuses voitures garées devant. La musique parvient jusqu’à nos oreilles. 

À suivre…