Je consulte frénétiquement les blogs et forums de voyageurs pour trouver des réponses à ma grande question existentielle du moment : que vais-je bien porter à Téhéran ? Je ne trouve pas d’information satisfaisante en dehors de la réglementation, il n’existe pas encore de guide de la mode iranienne. Cela explique les tenues approximatives des touristes que j’observerai plus tard en Iran ; entre sarouels, pantalons informes et tuniques larges à fleurs. Il est vrai que s’habiller « à la persane » demande un certain apprentissage. Jouer avec les interdits est tout un art. 

©Maryam Khodadoostan / Lettres Persanes

C’est ainsi que je prépare mon échange universitaire d’un an en Iran : non par la lecture d’une montagne d’ouvrages sur l’histoire, la géopolitique, ou la sociologie mais par un sujet plus frivole mais non moins intéressant, les vêtements. Car contrairement à mes camarades masculins qui participent au même échange que moi, une foule d’interrogations se bouscule dans mon esprit : comment se comporter, comment s’habiller, comment s’exprimer, comment se déplacer, bref comment vit-on en Iran lorsque l’on est une femme ?

Lorsque je parle de mon départ à mon entourage, les réactions sont enthousiastes ou réservées mais une question revient sans cesse : « tu vas donc porter le voile ? » Devant l’opportunité de découvrir un pays en proie à tous les fantasmes et qui se réouvre tout juste après la signature de l’accord sur le nucléaire, cet aspect entre pour moi au second plan. C’est, il me semble, un petit prix à payer pour vivre une expérience unique.

Il est vrai que s’habiller « à la persane » demande un certain apprentissage. Jouer avec les interdits est tout un art. 

©Maryam Khodadoostan / Lettres Persanes

Atterrir à Téhéran

Istanbul sera ma porte d’entrée vers cet Orient rêvé et imaginé pendant des mois. L’aéroport Atatürk est tout à fait étonnant, véritable carrefour culturel où se croisent dans un ballet incessant djellabas, shorts, niqabs, tuniques, débardeurs, et tsitsits.

Lorsque l’avion entame sa descente vers l’aéroport Imam-Khomeini, comme on enfile un déguisement j’ajuste mon foulard, pashmina ramené par mon père d’Afghanistan. Alors qu’il fait 30 degrés dehors, ce n’est pas la meilleure idée que j’ai eue.

Le lendemain à l’université de Téhéran, je passe le premier rendez-vous avec mon responsable à remettre mon foulard en place pour bien cacher mes cheveux dans une volonté de me conformer tout de suite aux normes. Je veux faire bonne impression.

Pendant mes premières semaines à Téhéran, je ne me sens pas tout à fait à l’aise dans l’espace public, surtout quand je suis seule. J’ai l’impression d’être nue alors que je n’ai jamais été aussi habillée par une chaleur pareille. Je ne connais pas les codes et mes habits ne sont pas adaptés au climat. Les escapades dans la montagne sont alors mon exutoire, ces petits moments de liberté volés où j’enlève mon foulard et mon manteau pour sentir le souffle du vent sur ma peau, dans mes cheveux. C’est incroyable comme le corps oublie vite.

©Maryam Khodadoostan / Lettres Persanes

Comprendre les espaces public et privé

Petit à petit, je m’habitue et prend le pli. J’apprends ces toutes nouvelles règles sociales. Elles sont en définitive moins contraignantes que ce que j’imaginais et régissent également la vie des hommes dans une certaine forme d’égalité. Etant issue d’une famille où les traditions sont importantes, j’arrive à comprendre certaines pratiques et à m’y conformer. Paradoxalement, mon statut de femme me donne l’occasion d’accéder à des espaces réservés et peut-être ainsi de mieux appréhender la société iranienne. 

Je découvre la nette différence qui existe entre les espaces public et privé. J’apprends à évoluer, à m’habiller en fonction des lieux et des situations dans lesquels je me trouve. J’apprends également lors de mes différents voyages que Téhéran (malgré ses contrastes) n’est pas l’Iran.

©Maryam Khodadoostan / Lettres Persanes

Je réalise enfin que l’image binaire de l’Iran donnée dans les pays occidentaux est véhiculée en grande partie par celle des femmes. Femmes au foulard coloré découvrant leurs cheveux ou femmes au sévère tchador noir en fonction de l’argumentaire des journalistes et des analystes. Qui a raison ? Qui a tort ? [peut-être] personne ? C’est seulement en acceptant ces deux réalités composantes d’une même vérité, sans y voir un paradoxe, que notre voyage peut commencer.

À suivre…